Nouvelles d’en haut et d’en bas

un livre de petites nouvelles qui se croisent. Agréable à lire: un pure moment de détente! L’auteur, Annie Murat, nous fait ressentir l’atmosphère de sa région : les Cévennes.

Extrait de nouvelles d’en haut et d’en bas

Les mots de Jean

La chose était dressée sur le bord de la route. Une sorte de drapeau noir torturé par le vent du nord dans la lumière coupante de midi. On était en août, mais rien ne le laissait penser sinon les herbes sèches sur le talus. Midi, en août, dans ce pays de cigales, sous un soleil brutal. Personne dehors. Et cette silhouette menue, brandissant un bâton, comme une imprécation, un commandement céleste.
« Allons bon, c’est quoi, ça ? »
L’homme rentrait du marché dans sa vieille camionnette où il avait empilé en hâte son matériel d’étalage et les quelques fromages qui restaient de ses ventes du matin. Étourdi par les rafales qui avaient transformé la place du village en arène pour courants d’air et poussière, il était pressé d’arriver chez lui.
La petite route étroite et tortueuse était d’ordinaire si peu fréquentée qu’il ne serait venu à l’idée de personne de passer son chemin sans proposer à celui qui faisait signe de monter dans son véhicule. Mais là… devant cette apparition, il eut une seconde d’hésitation. Pourtant, en vingt ans, il en avait vu défiler des bizarreries en tout genre ! La ville avait déversé sur ces montagnes tant de fous, d’illuminés, de romantiques assoiffés d’espace et de liberté, à commencer par lui-même !
Il n’eut pas à tergiverser longtemps. La créature lui barrait carrément le passage, bâton levé. Elle ouvrit d’elle-même la portière et, rassemblant ses oripeaux, entreprit de s’introduire dans l’habitacle. Une femme, apparemment. Enfin… quelque chose comme ça. Le corps enseveli sous les plis du tissu et la tête emmaillotée dans des chiffons, telle celle d’une momie, ne laissaient rien paraître de ce qui aurait pu donner une idée de son âge ou de la couleur de ses cheveux. Du noir, de la tête aux pieds (chaussés, remarqua-t-il tout de suite, de gros brodequins militaires), du noir jusqu’aux sourcils, jusqu’à la bouche et, pour toute indication de l’appartenance à la communauté des hommes, une minuscule croix brodée au fil rouge sur le tissu râpé, au dessus du front.
« Une bonne sœur, c’est bien ma chance ! »
La femme en noir avait enfin réussi à trouver une petite place au milieu des cagettes que l’homme faisait mine, sans trop d’empressement, de rassembler pour dégager le siège. Pas même bonjour. Pas le moindre doute sur le fait qu’on n’ait, ou pas, envie de la transporter. Juste ces mots, pour bien marquer qu’on se contente du peu qui vous est offert :
– Ne vous dérangez pas. Ça ira très bien. Je ne suis pas difficile.
Il avait déjà compris : à cette heure-là, il n’allait pas pouvoir se débarrasser de ce personnage sans lui proposer de se rafraîchir, voire de partager le repas que sa compagne avait sans doute déjà posé sur la table. Et, pire que tout, il allait devoir renoncer à sa sieste pour conduire cette folle furieuse ailleurs. Là où elle voudrait, mais ailleurs.
– Je cherche un monsieur qui élève des vaches. Vous le connaissez ?
Pardi ! Qui serait assez fou pour produire du lait dans un pays pareil ? Personne, de mémoire de Cévenol. Il fallait être de ces écervelés venus d’ailleurs pour prétendre que ces herbes sauvages, ces forêts de châtaigniers, ces landes brûlantes, tout juste bonnes à nourrir les moutons puissent voir paître et prospérer de si gros animaux. Mais il l’avait fait, contre l’avis général, les coutumes, les médisances, les conseils. Contre sa propre inquiétude, contre l’évidence et la logique, ces mauvaises conseillères qui coupent bras et jambes et détruisent les rêves. Et il avait réussi. Non pas à s’enrichir, la chose ne lui venait même pas à l’esprit, mais à vivre de son travail. Et c’est avec fierté et un rien d’orgueil que chaque semaine, il présentait ses bouteilles de lait et ses fromages aux petites vieilles rassemblées comme des souris grises devant son étal et qui, tout en enfouissant ses trésors dans leur cabas, se dédouanaient d’une telle gourmandise en invoquant les recommandations de leur médecin. Il y avait comme de la transgression dans leurs paroles :
– C’est des produits naturels ; ça ne peut pas faire de mal, n’est-ce pas ?
Et elles riaient sous cape, bien contentes d’être arrivées les premières au marché.
Rien n’étonnait plus notre homme, mais quand même… Cette femme si curieusement attifée, sur cette route déserte, en plein midi, comme si elle l’attendait, et qui lui annonçait, comme ça, tout naturellement que, oui, c’était bien chez lui qu’elle se rendait…
– Vous me connaissez ?
– On m’a dit, au village, que vous pourriez m’aider.
Evidemment ! Une cinglée débarque, habillée comme un zombie, et chez qui l’expédie-t-on, au hasard ? S’il avait eu encore des illusions sur son image dans la population, vingt ans après son arrivée, cette simple phrase aurait suffi à le détromper. Mais il savait bien qu’il ne serait jamais d’ici, et il ne faisait rien pour cela.
Un jour, ils étaient arrivés, sa famille et lui. Ils venaient d’ailleurs. D’une autre campagne, d’une autre montagne, où nul ne peut prétendre être paysan s’il n’a pas hérité, et s’il n’a pas eu la chance d’avoir des parents assez entêtés pour résister aux sirènes des promoteurs. Un pays où la terre est devenue terrain à bâtir et les alpages pistes de ski.
Les Cévennes, c’était pour eux le paradis, un pays comme l’était le leur autrefois, sauvage, austère, avec de l’espace libre, du silence, de la solitude ; de la pauvreté aussi, mais dans la dignité. Ici, on buvait encore l’eau de sa source, on mangeait les légumes de son jardin ; ici, ils allaient pouvoir élever un troupeau, et vivre, simplement, sans se soucier des lubies du moment, de l’intolérable invasion du tourisme auquel tout était désormais soumis là-bas, dans ce pays magnifique qu’ils voulaient oublier, et où pas un centimètre de terre n’échappait plus à la foule.
Mais ici, on ne voulait pas d’eux. À leur tour ils étaient l’envahisseur. L’envahisseur pauvre, le pire. Tant de gens étaient partis parce que cet Eden ne les nourrissait plus ! Et ceux qui n’avaient pu s’enfuir en voulaient aux nouveaux venus de l’exode des leurs devant la misère, de ce désir légitime de confort, de progrès, d’éducation pour leurs enfants qui les avaient poussés vers la ville.
Que venaient-ils faire, ces étrangers, sinon détruire et piller ? Seuls, quelques originaux, déjà marginalisés par leur manière d’être, déjà moqués, ont accueilli avec bienveillance ces fous qui prétendaient vivre comme eux. Bienveillance, parce que ces gens leur paraissaient quand même un peu bizarres.
Comment comprendre qu’on puisse fuir une vie confortable, ou du moins enviable, pour s’échiner sur ces terres sauvages ? Et pourtant, des hommes et des femmes, si peu nombreux, mais en accord avec l’esprit d’hospitalité, de protection même du fugitif, du réprouvé, que leur ont légué leurs ancêtres, victimes eux-mêmes de l’intolérance, les ont accueillis, eux et bien d’autres. Ils ont aidé comme ils pouvaient, qui en offrant un vieux matelas ou un poêle, qui en apportant un tombereau de fumier pour le jardin naissant, ou en enseignant la manière de remonter les murettes de pierre sèche. Ils ont accepté les différences, encouragé le désir d’apprendre. Et l’homme silencieux, au volant de sa camionnette, ne leur dirait jamais assez merci. Merci surtout à son vieil ami Jean qui, il y a si longtemps… si longtemps… ayant appris que les borruts avaient décidé de faire un feu de la Saint Jean s’était joint à eux, sans façon, armé d’un accordéon et d’une bonbonne de piquette.
Jean, lui non plus, ne poserait pas de question à l’étrange personnage que le vent du nord apportait. Parce qu’on ne laisse pas un être humain ployer sous le poids du soleil. Le temps des questions viendrait plus tard, ou ne viendrait pas. C’était selon, quoiqu’il n’y ait sans doute rien de bon à attendre d’une personne qui ne vous salue pas quand elle monte dans votre voiture.

Au delà de la qualité du contenu lui même le contenant est un régal. Annie Murat a créé sa propre maison d’édition : les Editions du taille page. une présentation sobre, du papier de qualité et surtout, le plaisir de couper les pages soi même au rythme de notre lecture. Je vous laisse en découvrir plus sur son site : www.editions-taillepage.com

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Une fois coupé, on obtient une belle tranche comme autrefois! livre_002.jpg

Je conseille aussi, pour ceux qui aime les travaux manuels, après l’avoir testé pour une petite fille que j’aime bien, « Fabriquer soi-même un livre à couverture cartonnée ». Les explications sont on ne peut plus claires et le résultat est garanti.

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